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Nous pouvions être absents

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  Il y a eu un temps où le téléphone ne nous suivait pas partout. Il restait à sa place, posé dans le salon, solennel. Chez nous, mes parents tenaient à ce qu'il soit placé là, bien en évidence, comme s'il devait veiller sur la maison, être accessible sans jamais devenir envahissant. Obtenir une ligne relevait d'une véritable épreuve de patience. On déposait une demande auprès de France Télécom, et l'on entrait dans un temps d'attente dont personne ne connaissait vraiment la durée. Trois mois, parfois six, parfois davantage. Ce téléphone n'était pas un objet banal. Son usage supposait une forme de présence. Pour appeler, il fallait être là, physiquement. Pour répondre, il fallait se déplacer, interrompre ce qu'on faisait. La communication avait un lieu, un moment, une forme identifiable. Nous pouvions être absents, et cela ne posait aucune question. Aujourd'hui, chacun porte son téléphone dans sa poche. L'appel n'est plus un événement. Il est dev...

Laurent Libmann Lecture estivale de Ce que le numérique fait de nous

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Ce que le numérique fait de nous: Nous étions la charnière

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  Lecture gratuite (Echantillon)

Que reste-t-il de nous quand le numérique a tout changé

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  J'ai passé 38 ans dans l'informatique. J'ai vu arriver le minitel, le PC, internet, le smartphone, les réseaux sociaux. J'étais dedans, pas spectateur. Il y a bientôt six ans, quand je me suis arrêté, j'ai réalisé que je n'avais pas pris le temps de mesurer ce que tout ça avait changé en nous. Ce changement ne concernait pas les machines, il concernait les gens qui les utilisaient. Et j'ai compris que cette question n'était pas propre à la retraite. Le numérique l'avait déjà posée, à sa façon, à des millions de personnes actives : que reste-t-il de nous quand nos compétences deviennent obsolètes ? Quand nos repères disparaissent ? Quand la machine fait mieux, plus vite ? Nous parlons beaucoup des gains. Nous parlons rarement des pertes. Le temps que nous n'arrivons plus à contrôler, la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle qui disparaît, ce que nous avons abandonné chemin faisant sans nous en rendre compte. C'est le fil con...

Là où il y avait une personne, il y a un système

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  Je suis debout dans un hall où tout est propre, silencieux, apaisant au premier regard. Devant moi, une femme hésite. Elle tient un papier dans la main, elle le regarde, puis elle regarde l'écran de la borne, puis elle revient au papier. Derrière elle, personne ne parle. Il n'y a plus de guichet, plus de visage, plus de regard vers lequel se tourner pour poser une question simple, reformuler, dire autrement. Elle tente une première fois, appuie, recule, recommence. Je vois dans ses gestes une forme d'effort qui n'est pas un effort technique, mais un effort de traduction. Elle ne cherche pas une réponse, elle cherche comment poser sa question. Elle sait ce qu'elle veut dire, mais elle ne sait pas comment le dire dans la langue que la machine comprend. Elle finit par se décaler, comme pour s'excuser de ne pas y arriver. Personne ne lui a refusé quoi que ce soit. Et pourtant elle repart avec un sentiment d'inachevé. Cette scène est devenue banale, au poin...
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Quelqu'un m'a calculé combien de temps il fallait pour lire mon livre. Entre 1h32 et 1h55, selon l'état d'esprit. Moins de temps qu'un film moyen. Moins qu'un trajet Paris-Le Havre. Moins que certaines réunions dont je suis sorti sans avoir rien retenu. Un livre sur ce que nous avons perdu, qui se lit dans le temps qu'il nous reste. Temps de lecture selon ton état intérieur : Lecteur de 1975, assis dans un fauteuil, sans téléphone à portée : 1h55min. Lecteur standard 2026, concentré entre deux notifications : 1h32min. Lecteur qui « feuillette juste » : 33min. Et qui se retrouvera quand même à tout lire. Lecteur qui a ouvert le livre pour voir si son nom y figure : 4min. Déception : il n'y est pas. Lecteur qui filme le livre pour ses stories : 12min. Mais il n'aura rien retenu. Je ne sais pas si c'est rassurant ou ironique. Les deux, probablement. Parce que ce livre parle précisément de ça : de ce que nous faisons du temps qui nous reste, de la ma...

Je sais chercher mieux que jamais

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  Je sais chercher mieux que jamais. Je sais moins rester avec ce que je cherche. Dans mon travail, autrefois, lorsqu'une question se posait, la réponse n'arrivait pas tout de suite. Il fallait chercher, essayer, parfois se tromper, revenir en arrière, reformuler. Ce processus pouvait durer, mais cette durée faisait partie de la compréhension. Elle obligeait à rester avec la question, à ne pas la contourner trop vite, à ne pas la dissoudre dans une réponse immédiate. Dans cet espace très concret, fait de recherches, d'essais, d'erreurs, l'attention se stabilisait d'elle-même. Elle n'était pas sollicitée en permanence, elle n'était pas dispersée par une multitude de stimuli. Aujourd'hui, les conditions ont changé. Chaque question appelle une réponse rapide, chaque attente peut être comblée en quelques secondes. Cela donne le sentiment d'une efficacité nouvelle. Mais cette rapidité a une conséquence plus discrète. Elle modifie la manière dont ...