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Quelqu'un m'a calculé combien de temps il fallait pour lire mon livre. Entre 1h32 et 1h55, selon l'état d'esprit. Moins de temps qu'un film moyen. Moins qu'un trajet Paris-Le Havre. Moins que certaines réunions dont je suis sorti sans avoir rien retenu. Un livre sur ce que nous avons perdu, qui se lit dans le temps qu'il nous reste. Temps de lecture selon ton état intérieur : Lecteur de 1975, assis dans un fauteuil, sans téléphone à portée : 1h55min. Lecteur standard 2026, concentré entre deux notifications : 1h32min. Lecteur qui « feuillette juste » : 33min. Et qui se retrouvera quand même à tout lire. Lecteur qui a ouvert le livre pour voir si son nom y figure : 4min. Déception : il n'y est pas. Lecteur qui filme le livre pour ses stories : 12min. Mais il n'aura rien retenu. Je ne sais pas si c'est rassurant ou ironique. Les deux, probablement. Parce que ce livre parle précisément de ça : de ce que nous faisons du temps qui nous reste, de la ma...

Je sais chercher mieux que jamais

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  Je sais chercher mieux que jamais. Je sais moins rester avec ce que je cherche. Dans mon travail, autrefois, lorsqu'une question se posait, la réponse n'arrivait pas tout de suite. Il fallait chercher, essayer, parfois se tromper, revenir en arrière, reformuler. Ce processus pouvait durer, mais cette durée faisait partie de la compréhension. Elle obligeait à rester avec la question, à ne pas la contourner trop vite, à ne pas la dissoudre dans une réponse immédiate. Dans cet espace très concret, fait de recherches, d'essais, d'erreurs, l'attention se stabilisait d'elle-même. Elle n'était pas sollicitée en permanence, elle n'était pas dispersée par une multitude de stimuli. Aujourd'hui, les conditions ont changé. Chaque question appelle une réponse rapide, chaque attente peut être comblée en quelques secondes. Cela donne le sentiment d'une efficacité nouvelle. Mais cette rapidité a une conséquence plus discrète. Elle modifie la manière dont ...

Nous ne perdons pas seulement des données

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  Je me souviens encore des numéros de téléphone de mon enfance. Celui de mes parents, celui de ma grand-mère. Six chiffres, parfois quatre lettres et trois chiffres. Je pourrais les composer aujourd'hui, alors que tout a disparu depuis longtemps. Ils sont restés inscrits quelque part, comme gravés. Dans mon magasin, je connaissais par cœur certains tarifs, certaines références produit, les coordonnées de fournisseurs importants. Ce n'était pas un exercice de performance. C'était pratique. Le client posait une question, la réponse venait immédiatement. Il y avait une fluidité naturelle entre la mémoire et l'action. Puis les outils se sont perfectionnés. Les bases de données se sont enrichies. Internet a rendu accessible une quantité d'informations inimaginable. Nous avons commencé à nous dire, sans le formuler, que retenir n'était plus indispensable. Pourquoi mémoriser une date si elle est disponible en quelques secondes, pourquoi apprendre un itinéraire si l...

En 1969, j'avais neuf ans

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  En 1969, j'avais neuf ans et je passais trois semaines de cure à Enghien-les-Bains avec ma mère. Un après-midi, elle m'offre un sachet de pifises, ces minuscules œufs qu'on verse dans l'eau. Plusieurs heures après, des poissons transparents apparaissent. Il faut observer, surveiller, espérer. Il ne se passe presque rien. Et pourtant quelque chose travaille en nous pendant ce temps-là. Aujourd'hui, j'appelle ça apprendre à laisser le temps faire son œuvre. On a grandi dans des journées où le silence existait, un silence qui n'était pas suspect, qui n'appelait pas de réponse. On pouvait rester quelques minutes sans parler, marcher longtemps sans musique, s'asseoir sans écran. Et dans ce silence, la pensée se déposait. Ce n'était pas une vertu. C'était simplement ce qu'était le temps, à cette époque. J'ai écrit un livre sur ce que le numérique a fait de nous. Pas un procès, pas de la nostalgie. Un regard honnête sur les gains et les pe...

Révolution numérique : ce qu'elle a vraiment fait de nous

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  J'ai vu naître le numérique de l'intérieur. Pas dans les livres, pas en spectateur. J'y étais. J'ai vendu parmi les premiers Macintosh en Normandie. J'ai installé des réseaux, expliqué des interfaces, accompagné des centaines de personnes dans leur rapport aux machines. Et pendant tout ce temps, je n'ai pas vu ce que ces machines allaient faire de nous. Pas de notre productivité. De nous. De notre attention, de notre mémoire, de notre capacité à rester présents à quelqu'un sans garder un oeil ailleurs. C'est la question que j'ai fini par écrire, à 66 ans, depuis Montivilliers : Ce que le numérique fait de nous Nous étions la charnière. Ma génération a vécu des deux côtés. Nous étions la charnière. C'est un point de vue rare, et je crois qu'il mérite d'être dit. Qu'est-ce que le numérique a changé en vous, pas dans votre travail, mais en vous ?

L'ennui n'était pas un problème à résoudre

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Ce que les psys appellent négligence, je l'appelle formation Un article de Psychologies.com paru cette semaine m'a arrêté net. Il pose une question que je ne m'attendais pas à lire sous la plume de chercheurs : et si l'éducation de nos parents, celle que certains qualifient aujourd'hui de négligente, avait produit quelque chose de précieux ? Je suis né en 1960. Je reconnais chaque ligne. L'ennui n'était pas un problème à résoudre Les enfants de ma génération rentraient de l'école et disparaissaient jusqu'au dîner. Personne ne programmait leur après-midi. L'ennui s'installait, et c'était à nous de l'habiter. Je me souviens de l'été 1969 à Enghien-les-Bains, des journées sans programme, un chiot boxer qui me suivait partout, et un sachet de pifises, ces minuscules œufs qu'on versait dans l'eau et qu'on regardait éclore pendant des heures. Il ne se passait presque rien. Et c'est dans ce presque rien qu'une n...

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