jeudi 6 novembre 2025

 

La prison



Le "Couteau Suisse Numérique" derrière les barreaux

Quand on m'a demandé d'installer une salle informatique à la Maison d'Arrêt du Havre, j'ai d'abord cru à une blague. Moi, Laurent, qui a vécu un week-end de rêve à Nice pour les revendeurs Apple ou une croisière IBM, j'allais me retrouver à paramétrer des PC pour les détenus. Un vrai grand écart professionnel ! Mais comme je me décris souvent comme le "couteau suisse numérique," le défi était trop beau pour le refuser.

Le projet était sérieux : offrir aux détenus une salle pour s'initier à l'informatique et à la formation, une fenêtre (numérique, celle-là) sur l'extérieur. L'équipement, c'était du costaud, rien à voir avec mes premières armes sur le Vic-20 à la fin des années 70.

L'ambiance n'était évidemment pas celle d'un salon informatique. Chaque câble, chaque vis, chaque disquette (oui, on parlait encore de ça !) était inspectée. Le plus cocasse, c'était le contraste entre la rudesse du lieu et la délicatesse des cartes mères. J'ai passé mes journées à expliquer à des surveillants dubitatifs pourquoi il était vraiment nécessaire d'avoir un débit de données correct... et pourquoi le DOS n'était pas un nouveau type de savon. On était à mille lieues des événements high-tech que j'organisais avec mon entreprise, ATN Informatique. Ici, le luxe, c'était d'avoir une prise qui fonctionnait.

L'Invitation manquée

C'est là que j'ai fait une rencontre mémorable. Parmi les détenus, il y avait le célèbre "Monsieur X" (le pseudonyme pour l'affaire de la Josacine empoisonnée, vous l'avez peut-être reconnu). Il était discret, posé, et s'intéressait de près au matériel. Un jour, alors que j'étais en pleine bataille avec un driver récalcitrant, il s'est approché et m'a lancé, d'un air parfaitement normal :

« Vous voulez un café, Monsieur ? »

Mon cerveau a fait un bond digne d'une panne de modem Olitec : 

Café ? Moi, boire un café préparé dans la cellule de l'un des détenus les plus célèbres de France ? L'image m'a traversé l'esprit : la machine, le café, l’ambiance.

J'ai bafouillé un :

« Oh non, merci, je... je dois absolument finir l'installation de ce périphérique avant la relève. »

 Je n'ai pas osé dire oui ! Je crois que c'était moins la peur du café que le poids de la situation : cet instant de banalité, presque amical, dans un lieu où tout est surveillé et contraint.


Je suis rentré à Montivilliers ce jour-là, l'installation terminée. J'ai peut-être manqué un  café non empoisonné, mais j'ai gagné une histoire incroyable. Après tout, qui peut se vanter d'avoir équipé une prison, sans y avoir jamais été incarcéré, et d'avoir refusé le café d'un célèbre client ?


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Laurent Libmann est un passionné du passé et un observateur attentif du présent

   L'auteur Laurent Libmann est un passionné du passé et un observateur attentif du présent. Après une carrière bien remplie dans le sec...