Extraits à lire
Extraits à lire
Quelques passages tirés de mes livres, pour découvrir mon style et, je l'espère, donner envie d'aller plus loin.
1. Le film du dimanche soir
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 1 : Attendre
Le film commençait à une heure précise, souvent vers vingt heures trente, et toute la maison s'organisait autour de ce moment. Le dîner se terminait un peu plus vite, les conversations se calmaient, la télévision s'allumait quelques minutes avant, comme pour être sûr de ne rien manquer. Je me souviens de ces moments très simples, le salon un peu assombri, le poste de télévision encore en noir et blanc, une seule chaîne, sans télécommande, posée dans un coin de la pièce. Chacun trouvant sa place, mon père dans le fauteuil, ma mère et moi sur le canapé, parfois moi assis par terre devant l'écran, et ce silence qui s'installait quand le générique commençait.
À cet instant-là, je savais que c'était maintenant, pas avant, pas après.
2. La bibliothèque et l'écran
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 2 : Se souvenir
Ce que je cherche ne se donne pas tout de suite, il résiste un peu, et c'est cette résistance qui me fait avancer, je sens, sans pouvoir le formuler sur le moment, qu'une expérience se construit, lentement, à l'intérieur. Pas seulement des informations, mais une manière de relier, de comprendre, de faire tenir les choses ensemble. Quand je ressors, il fait nuit, je n'ai pas une réponse nette, prête à être utilisée, mais j'ai mieux que ça, j'ai une compréhension qui m'appartient.
[...]
Aujourd'hui, nous allons directement au résultat, nous contournons ce détour, et sans ce détour, une idée ne se fabrique plus de la même manière, la réponse est là, mais elle ne traverse pas toujours, elle reste parfois à la surface, notre manière d'apprendre a changé de nature, pas seulement de vitesse.
3. L'homme à la tour d'ordinateur
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 3 : Du guichet au système
Quelques années plus tôt, dans mon magasin, un homme est entré un matin avec une tour d'ordinateur sous les bras. Il l'a posée sur le comptoir sans dire bonjour. Sa voix était blanche. Tout est là-dedans: sa comptabilité de quinze ans, ses courriers, les photos de ses enfants quand ils étaient petits, un texte qu'il écrivait depuis longtemps et qu'il n'avait montré à personne. La veille, l'ordinateur avait refusé de démarrer. Il avait essayé seul, il avait essayé avec son fils, il avait essayé trente fois de rallumer. Maintenant il venait me voir.
[...]
Ce qui m'a frappé, en y repensant les années suivantes, c'est qu'il n'avait personne à qui en vouloir. La machine s'était tue, et il n'y avait pas de responsable. C'est exactement le déplacement dont parle ce chapitre. Avant, quand un dossier se perdait, quelqu'un l'avait perdu. Nous pouvions protester, demander des explications, exiger qu'on cherche encore. Quand une machine perd un dossier, il n'y a pas de protestation possible. Il y a un constat technique et un silence. La perte est devenue impersonnelle, et avec elle a disparu la possibilité même de la colère.
4. Une vibration sur la table
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 4 : L'attention
Quelques lignes plus loin, arrive une autre vibration. Je ne regarde pas, cette fois. Je sais qu'elle est là. Une petite tension s'installe, discrète, invisible. Une part de moi reste tournée vers l'interruption possible. J'avance encore, mais la pensée n'est plus totalement seule, elle travaille avec un bruit de fond.
Ce qui me frappe n'est pas la gravité de l'interruption. C'est l'effort minuscule qu'elle exige pour revenir. Relire, se replacer, retrouver l'élan intérieur. À chaque fois, la pensée repart, mais elle repart de plus bas. Quelques secondes seulement pour se réinstaller. Quelques secondes, mais répétées.
5. Chez Tréhet Photos
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 4 : L'attention
Et puis nous attendions. Trois semaines parfois, avant de revenir chercher l'enveloppe. J'ouvrais les photos avec une excitation un peu inquiète. Floues, surexposées, la moitié ratées, souvent décevantes. Mais chacune avait existé d'abord dans la réalité, avant d'exister dans l'image. Et cet ordre comptait.
Prendre une photo était une décision. Il y avait une pellicule, trente-six poses au maximum, et un coût réel à chaque déclenchement. Nous ne photographions pas tout. Nous choisissions, et ce choix donnait du poids à l'image.
[...]
Avant, nous vivions, et parfois nous photographions. Aujourd'hui, nous vivons en pensant à la photo que cela va devenir.
6. Le débarras de neuf mètres carrés
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 5 : La disponibilité permanente
Il y a un moment précis où la disponibilité permanente a commencé, pour moi. Ce n'était pas une décision abstraite, c'était un débarras de neuf mètres carrés, dans mon appartement de Rouelles, au début de l'été 1986. J'avais installé quatre lignes téléphoniques dédiées au serveur, une cinquième pour moi. Une simple planche posée sur deux tréteaux, entre les pots de confiture de ma grand-mère et le stock de lessive.
La nuit, les modems décrochaient. Il y avait ce son qui n'existait nulle part ailleurs, ce grésillement aigu, comme une conversation entre machines. Je dormais, et ma ligne téléphonique, elle, travaillait.
Je trouvais cela prodigieux. Ma présence n'était plus nécessaire pour que le service existe.
Je n'avais pas encore mesuré ce que cela signifiait dans l'autre sens. Qu'en étant joignable en permanence, même endormi, même absent, je restais ouvert sur le monde, disponible, en attente.
7. La chambre bleue
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 7 : À mon rythme
J'avais quinze ans et ma chambre était bleue. Le soir, je mettais un disque, j'allumais la rampe de lumière qui pulsait en rythme avec la musique, et la chambre devenait ma discothèque privée, ma salle de concert, mon espace à moi.
Il n'y avait pas d'autre bruit que celui que je choisissais. Personne ne pouvait entrer par une notification, par une sonnerie, par un message. Ma mère m'appelait depuis la cuisine à l'autre bout de l'appartement, quand il fallait venir pour manger, et sa voix portait même les portes fermées. Voilà à quoi ressemblait une interruption. Une réalité physique, locale, réelle.
[...]
Le rythme était le mien. Personne d'autre ne le connaissait ni ne pouvait l'interrompre.
8. Le café refusé
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 8 : Ce qui reste
Un après-midi, alors que je me débattais avec un pilote imprimante récalcitrant, il s'est approché, et il m'a proposé un café. Comme on propose un café à un collègue. Sans détour, sans gêne, sans rien de souligné dans la voix.
J'ai refusé. Je n'ai pas refusé par peur, ou pas seulement. J'ai refusé parce que je ne savais pas comment faire avec ce moment-là.
[...]
Aujourd'hui, dans nos vies plus confortables, nous avons mille manières de ne pas accepter le café que quelqu'un nous propose. Nous avons un message à finir, une notification à vérifier, un trajet à optimiser. Nous refusons des présences sans même nous en rendre compte. Et nous ne sommes pas en prison, nous.
Le contexte (une salle informatique installée à la maison d'arrêt du Havre) est dans le livre. Si vous préférez ne pas l'évoquer sur le blog, ce passage peut être retiré sans nuire à l'ensemble.
9. Une seule question
Ce que le numérique fait de nous, chapitre 8 : Ce qui reste
Ce que je transmets, c'est une question. Une seule. Parmi tout ce que le monde met à ta disposition, qu'est-ce que tu choisis de faire par toi-même, sans déléguer, sans accélérer ? Pas par principe, pas pour te distinguer. Mais parce que certaines choses ne valent que si tu les fais toi-même, au rythme où elles demandent à être faites.
L'amitié. La compréhension d'un sujet difficile. Le temps passé avec quelqu'un sans regarder ailleurs.
Mémoire de la révolution numérique vue par un acteur de l'époque, un extrait plus vif, qui contraste avec le ton du second livre :
Je fais partie de l'histoire, oui messieurs dames ! J'ai réussi l'exploit de vendre un des tout premiers micro-ordinateurs Lisa d'Apple. Non seulement ça, mais je suis à peu près certain que c'était le premier à atterrir en Normandie, et pas n'importe où : à l'hôpital François Baclesse à Caen ! Je vous avoue, j'en suis très fier.
C'était une vente digne d'un sketch. Vendre le Lisa, ce n'était pas comme vendre un sac de pommes, c'était comme vendre une fusée.
Et pour clore la page sur une phrase courte :
Et c'est là la plus belle victoire de tout pionnier, rendre le futur si facile qu'il en devient ennuyeux.
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