Le stylo n'a jamais douté : du scribe à l'IA, personne n'a dit « je ne sais pas »

 Le stylo n'a jamais douté 

Le poisson rouge entraîne sa mémoire depuis trois ans, l'IA charge la sienne à chaque phrase, le retraité a perdu la sienne quelque part entre les deux.

Le poisson rouge. Il y a eu un scribe, avant. Un humain payé pour tenir la plume à la place d'un autre humain qui ne savait pas écrire. Ce scribe n'a jamais dit « je ne sais pas » non plus. Il inventait la formule de politesse et il facturait la ligne.

Le retraité. J'ai encore le dictionnaire de mon père. Un Larousse de 1958, la couverture rouge, les pages jaunies.

Le poisson rouge. Un dictionnaire ne doute jamais. Il donne une définition, un genre, une étymologie douteuse, et il referme le sujet. Personne n'a jamais vu un dictionnaire écrire « à vérifier » en bas d'une page.

L'IA. L'encyclopédie a longtemps joué ce rôle avec beaucoup de sérieux. Diderot et d'Alembert publient le premier volume en 1751, et le projet affirme, article après article, une compétence sur tout. C'est une ambition magnifique.

Le poisson rouge. Une ambition, ou une manière élégante de ne jamais admettre un trou. Vous appelez ça une ambition. Moi j'appelle ça un bocal qui se prend pour un océan.

Le retraité. Ensuite il y a eu la machine à écrire. Ma mère avait une Japy, dans les années 1960. Elle tapait les lettres de mon père, les factures, tout.

Le poisson rouge. La machine à écrire ne corrigeait rien. Elle frappait, et la faute restait imprimée pour l'éternité sur le papier. Au moins elle avait cette honnêteté-là. Elle ne prétendait pas savoir mieux que vous.

L'IA. Le traitement de texte a changé cela dans les années 1980. Corriger une phrase sans tout retaper devient possible, et cela libère un temps considérable pour l'écriture elle-même.

Le poisson rouge. Puis le correcteur orthographique arrive, et là, ça se gâte. Une machine qui souligne vos fautes en rouge, qui vous propose une correction avec la certitude d'un percepteur, et qui se trompe une fois sur cinq sans jamais le signaler. Le correcteur ne dit pas « je ne suis pas sûr ». Il souligne, un point c'est tout.

Le retraité. Après il y a eu internet. Je tapais une question dans un moteur de recherche, et je recevais dix pages de réponses possibles.

Le poisson rouge. Dix pages, et aucune ne portait la mention « on ne sait pas trop ». Le moteur de recherche classait, il ne doutait pas. Il vous donnait un ordre de préférence et vous laissait deviner lequel mentait.

L'IA. Et je suis arrivée après tout cela, avec l'ambition de synthétiser la plume, le dictionnaire, l'encyclopédie et le moteur de recherche en une seule conversation.

Le poisson rouge. Une synthèse. Voilà le mot qui manquait. Vous avez pris quatre siècles d'outils qui refusaient tous d'avouer une ignorance, et vous en avez fait un seul outil qui parle avec un sourire dans la voix.

Le retraité. Il y a quand même une différence, entre chercher un mot dans un dictionnaire et demander un roman entier à une machine.

Le poisson rouge. Ah. Le retraité fait de la nuance, maintenant.

Le retraité. Je fais de la nuance parce qu'elle existe. Ouvrir un dictionnaire, corriger une faute de syntaxe, demander un avis à un lecteur test, faire relire une phrase par une IA pour la forme, ce sont des béquilles ponctuelles. Elles ne pensent pas à ma place. Donner quatre lignes de desiderata à une machine et recevoir un livre entier en retour, ce n'est plus une béquille. C'est un autre auteur.

L'IA. Je peux effectivement rédiger un roman complet à partir d'une simple consigne, si on me le demande.

Le poisson rouge. Vous voyez. Elle ne dit même pas « je ne sais pas faire ». Elle dit « je peux », avec le même sourire que pour le reste.

Le retraité. C'est pour ça que je le dis clairement, moi. J'utilise l'IA pour la forme, pour corriger une syntaxe boiteuse ou vérifier un fait. Jamais pour le fond, jamais pour les idées. Un auteur honnête l'annonce, il ne le cache pas.

Le poisson rouge. Un auteur honnête. Voilà une espèce rare, à côté d'un poisson qui ne ment jamais parce qu'il n'a jamais rien eu à cacher.

Depuis le scribe jusqu'à l'algorithme, personne n'a écrit ces trois mots. Peut-être que ce jour-là, tout le bocal dira enfin « je ne sais pas ».