Souvenirs du numérique
Souvenirs du numérique
Je suis né dans un monde où l’on téléphonait avec un appareil à cadran, où l’on écrivait des lettres et où la télévision devait chauffer avant que l’image apparaisse. Puis j’ai vu entrer dans nos vies les calculatrices de poche, les premiers ordinateurs, le Minitel, Internet et le Wi-Fi.
Pendant près de quarante ans, j’ai travaillé dans l’informatique. J’ai vendu, installé, réparé et expliqué des équipements. Dans une petite entreprise, il fallait souvent être polyvalent : conseiller un client, dépanner un ordinateur, installer un réseau ou donner un cours. C’est ainsi que je me suis surnommé le « couteau suisse du numérique ».
Cette page rassemble des souvenirs et des anecdotes de cette époque : les débuts de la micro-informatique, mon métier au Havre et les transformations que j’ai vues au fil des années. Il y a les découvertes, les imprévus, les réussites et parfois les pannes mémorables. Ce sont des souvenirs personnels d’un homme qui a connu le monde d’avant et accompagné l’arrivée du numérique.
Deux livres prolongent ces récits sous des angles différents.
Une vie dans la révolution informatique raconte mon parcours et les évolutions techniques auxquelles j’ai participé : des premiers ordinateurs aux connexions Internet et au Wi-Fi.
Avec Ce que le numérique fait de nous, je prends du recul et m’interroge sur ce que ces changements ont transformé dans nos vies : notre mémoire, notre attention, notre rapport à l’attente et au temps, ainsi que notre présence aux autres. Ce livre n’est ni un procès du numérique ni un regret du passé ; c’est une réflexion personnelle sur ce que nous avons gagné et sur ce qui a changé en nous.
Du Minitel au Minitel, en passant par ma ligne !
L’idée était de transformer mon ordinateur personnel en petit serveur Vidéotex. Avec le logiciel Hostel, mon PC pouvait décrocher le téléphone et dialoguer en semi-graphique avec d’autres Français.
Au départ, le système fonctionnait par le Réseau téléphonique commuté. Mon ordinateur, équipé d’un modem, était branché sur une ligne téléphonique classique. Les utilisateurs composaient un numéro ordinaire, puis le modem se mettait à grésiller et la connexion s’établissait.
Mon PC de salon devenait un service Minitel.
C’était l’équivalent de l’époque d’ouvrir un site web depuis son garage, avec un câble Ethernet raccordé à la ligne de la machine à laver !
J’avais envie d’aller plus loin. Pour accéder au réseau Transpac, il fallait installer une carte X.25. C’était une autre étape : quitter le bricolage sur la ligne téléphonique de la maison et entrer dans le réseau du Minitel.
En faisant fonctionner ce genre de service sur mon propre matériel, j’ai compris très tôt qu’un ordinateur pouvait être bien plus qu’une machine à calculer : il pouvait devenir un pont vers les autres. Un pont qui bipait très fort en établissant la connexion, d’ailleurs !
L’invitation manquée
Quand on m’a demandé d’installer une salle informatique à la Maison d’arrêt du Havre, j’ai d’abord cru à une blague. Moi qui avais connu des week-ends pour des revendeurs Apple ou des croisières IBM, j’allais paramétrer des PC pour les détenus. Un grand écart professionnel !
Le projet consistait à leur permettre de s’initier à l’informatique et à la formation. Mais l’ambiance n’avait rien d’un salon informatique. Chaque câble, chaque vis et chaque disquette était inspectée.
Le plus cocasse était le contraste entre la rudesse du lieu et la délicatesse des cartes mères. J’expliquais aux surveillants pourquoi il fallait un débit de données correct — et pourquoi le DOS n’était pas un nouveau type de savon.
Un jour, alors que je bataillais avec un pilote récalcitrant, un détenu s’est approché et m’a demandé :
« Vous voulez un café, Monsieur ? »
Mon cerveau a fait un bond digne d’une panne de modem Olitec. Un café préparé dans la cellule d’un détenu célèbre ? J’ai bafouillé que je devais absolument terminer l’installation avant la relève.
Je n’ai pas osé dire oui. C’était moins la peur du café que le poids de la situation : cet instant banal, presque amical, dans un lieu où tout était surveillé et contraint.
Je suis rentré à Montivilliers, l’installation terminée. J’avais peut-être manqué un café non empoisonné, mais j’avais gagné une histoire incroyable : avoir équipé une prison sans y avoir été incarcéré, et avoir refusé le café d’un célèbre client.
La vente qui m’a déraciné : le piège de la rue d’Étretat
Le 20 novembre 1989, j’ai établi une facture de plus de 187 000 francs hors taxes pour six ordinateurs LCE 286-16 et un serveur 386. Ce n’était plus une simple vente : c’était une opération logistique !
Mon magasin de la rue Pierre-Brossolette était devenu trop exigu pour ce nouveau statut de fournisseur de réseaux informatiques. Il était difficile d’y stocker le matériel et d’y recevoir correctement des clients venus acheter des solutions à plus de 200 000 francs.
Cette vente m’a poussé à prendre un magasin plus grand. En mars 1990, j’ai déménagé au 135, rue d’Étretat. Les locaux étaient plus spacieux. J’avais de la place pour stocker les cartons d’ordinateurs et un bureau digne de ce nom.
Mais j’avais oublié la règle d’or du commerce : l’emplacement est roi. Le quartier était excentré et le stationnement était un véritable chemin de croix. Mes clients professionnels, pressés, devaient tourner un quart d’heure pour trouver une place et venir acheter l’ordinateur qui allait leur faire gagner du temps.
C’était l’absurdité du siècle : je vendais la rapidité et je créais de la frustration au parking !
Je n’y suis pas resté plus de deux ans. Je suis retourné rue Pierre-Brossolette. Le magasin était toujours petit, mais il était central, connu, et c’était chez moi. La leçon était claire : mieux vaut parfois être à l’étroit là où les clients viennent facilement.
Et vous, quel est votre premier souvenir du numérique ? Un ordinateur, un Minitel, un téléphone, un jeu ou une panne inoubliable ? Racontez-le-moi dans les commentaires.
Commentaires