Là où il y avait une personne, il y a un système
Je suis debout dans un hall où tout est propre, silencieux, apaisant au premier regard. Devant moi, une femme hésite. Elle tient un papier dans la main, elle le regarde, puis elle regarde l'écran de la borne, puis elle revient au papier. Derrière elle, personne ne parle. Il n'y a plus de guichet, plus de visage, plus de regard vers lequel se tourner pour poser une question simple, reformuler, dire autrement. Elle tente une première fois, appuie, recule, recommence. Je vois dans ses gestes une forme d'effort qui n'est pas un effort technique, mais un effort de traduction. Elle ne cherche pas une réponse, elle cherche comment poser sa question. Elle sait ce qu'elle veut dire, mais elle ne sait pas comment le dire dans la langue que la machine comprend. Elle finit par se décaler, comme pour s'excuser de ne pas y arriver. Personne ne lui a refusé quoi que ce soit. Et pourtant elle repart avec un sentiment d'inachevé. Cette scène est devenue banale, au point que nous n'y prêtons plus attention. Pourtant elle dit beaucoup du monde dans lequel nous vivons désormais. Là où il y avait une personne, il y a un système. Là où l'on pouvait expliquer, hésiter, chercher ses mots, il faut maintenant formuler juste, sans détour. Ce n'est pas seulement un outil qui change. C'est la relation.
Extrait du chapitre 3 de :
Ce que le numérique fait de nous, mon second livre publié, paru en 2026.

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