Nous ne perdons pas seulement des données




 Je me souviens encore des numéros de téléphone de mon enfance. Celui de mes parents, celui de ma grand-mère. Six chiffres, parfois quatre lettres et trois chiffres. Je pourrais les composer aujourd'hui, alors que tout a disparu depuis longtemps. Ils sont restés inscrits quelque part, comme gravés.

Dans mon magasin, je connaissais par cœur certains tarifs, certaines références produit, les coordonnées de fournisseurs importants. Ce n'était pas un exercice de performance. C'était pratique. Le client posait une question, la réponse venait immédiatement. Il y avait une fluidité naturelle entre la mémoire et l'action. Puis les outils se sont perfectionnés. Les bases de données se sont enrichies. Internet a rendu accessible une quantité d'informations inimaginable. Nous avons commencé à nous dire, sans le formuler, que retenir n'était plus indispensable. Pourquoi mémoriser une date si elle est disponible en quelques secondes, pourquoi apprendre un itinéraire si le GPS nous guide pas à pas, pourquoi retenir un numéro si le téléphone le stocke pour nous ? Ce raisonnement est logique. Il est même rationnel. Externaliser la mémoire vers la machine libère de l'espace mental. Nous pouvons consacrer notre énergie à autre chose, à l'analyse, à la décision, à la créativité. Mais toute externalisation transforme celui qui délègue. Nous ne perdons pas seulement des données. Nous modifions notre rapport au savoir.

--- Extrait du chapitre 2 de Ce que le numérique fait de nous, mon second livre publié, paru en 2026.

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