Nous pouvions être absents

 



Il y a eu un temps où le téléphone ne nous suivait pas partout. Il restait à sa place, posé dans le salon, solennel. Chez nous, mes parents tenaient à ce qu'il soit placé là, bien en évidence, comme s'il devait veiller sur la maison, être accessible sans jamais devenir envahissant.


Obtenir une ligne relevait d'une véritable épreuve de patience. On déposait une demande auprès de France Télécom, et l'on entrait dans un temps d'attente dont personne ne connaissait vraiment la durée. Trois mois, parfois six, parfois davantage.

Ce téléphone n'était pas un objet banal. Son usage supposait une forme de présence. Pour appeler, il fallait être là, physiquement. Pour répondre, il fallait se déplacer, interrompre ce qu'on faisait. La communication avait un lieu, un moment, une forme identifiable.

Nous pouvions être absents, et cela ne posait aucune question.

Aujourd'hui, chacun porte son téléphone dans sa poche. L'appel n'est plus un événement. Il est devenu une possibilité continue. Nous savons que l'autre peut répondre, et cette simple possibilité a changé notre manière d'interpréter le silence. Si un message a été lu, pourquoi reste-t-il sans réponse, si le téléphone est allumé, pourquoi ne réagit-on pas.

Rien n'est imposé explicitement, aucune règle n'est écrite. Et pourtant une norme s'installe, discrète mais persistante, une attente implicite qui finit par s'imposer.

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Extrait du chapitre 5 de Ce que le numérique fait de nous, mon second livre publié, paru en 2026.
Où trouver mes livres : https://laurent-libmann.blogspot.com/p/ou-trouver-mes-livres.html

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