Filmer un concert que l'on ne regardera jamais


 Je regarde un concert. Autour de moi, la moitié de la salle ne le regarde pas. Elle le filme.

Je pose une question simple à qui veut y répondre : ces vidéos, quelqu'un les revoit-il un jour ?

J'ai vendu de l'informatique pendant trente-huit ans. J'ai cru au progrès, sincèrement. Je n'ai jamais imaginé qu'un jour, assister à quelque chose deviendrait moins important que le prouver.

Ce n'est pas une affaire de génération. Je vois des jeunes qui ne filment rien et des gens de mon âge qui filment tout. La frontière passe ailleurs.

Ma thèse est simple, et j'assume qu'elle dérange : filmer un moment, c'est déjà commencer à le quitter. L'écran levé entre soi et l'événement transforme la présence en preuve. Le concert, l'accident, le discours, le fait divers, tout devient prétexte à produire une image destinée à circuler, pas à être gardée.

Je ne juge pas. Je nomme. Nous ne vivons plus un moment, nous fabriquons une trace de ce moment, et cette trace compte parfois davantage que ce qu'elle est censée représenter.

Alors la question reste ouverte. Filmons-nous pour nous souvenir, ou pour exister aux yeux des autres ?