La bibliothèque des commencements
Je voulais partager ici une observation qui me semble concerner tous ceux qui écrivent, publient ou vendent des livres.
Je le vois autour de moi : des lecteurs ouvrent un livre, en lisent vingt pages, parfois trente, puis le posent sur une pile à côté du fauteuil. Une semaine plus tard, ils en commencent un autre. Puis encore un autre. Quand ils regardent cette pile, ils voient moins une bibliothèque qu'une accumulation de débuts.
Ils n'ont pas trouvé ces livres mauvais, mais ils ne les ont pas fini, ils n'ont pas décidé de les abandonner, ils les ont seulement laissés en chemin.
Avant, terminer un livre était l'évidence. Pas par discipline, par habitude. Un livre se lisait du premier au dernier mot, et cette continuité faisait partie du livre lui-même.
Aujourd'hui, aller au bout est devenu l'exception. Ce n'est pas le temps qui manque, ce sont parfois les lecteurs les plus motivés qui restent en chemin. Ce qui manque, c'est la capacité de rester. Lire profondément demande une attention prolongée, et cette attention coûte plus qu'avant, parce que tout, autour, propose une sortie immédiate.
Dès que l'intérêt baisse d'un cran, un autre livre attend, un message arrive, une recherche s'ouvre, une page se charge. Quitter un livre est devenu indolore. Avant, il fallait le refermer, le ranger, choisir d'en chercher un autre. Cette petite résistance suffisait à faire continuer, dix pages de plus, jusqu'à reprendre le fil. Cette résistance a disparu, c'est l'image la plus juste de ce qui a changé : beaucoup ne vivent plus dans des livres lus jusqu'à leur fin, ils vivent au milieu de commencements.
Le fragment a remplacé la durée. Ce qui se perd en chemin, ce n'est pas seulement la dernière page. C'est l'expérience de rester avec une pensée jusqu'à son terme, de l'habiter assez longtemps pour qu'elle déplace un mouvement intérieur. Ce qui s'éloigne, ce n'est pas le goût de lire. C'est le goût d'aller au bout.
Je pose la question sans réponse toute faite : est-ce le livre qui a changé, ou notre capacité à rester avec lui ?
Extrait de Ce que le numérique fait de nous.
