Où est passée notre mémoire ?
Où est passée notre mémoire ?
Je me souviens d'un après-midi dans une bibliothèque du Havre. Aucun sujet précis en tête, seulement une idée vague, un élément que je voulais comprendre sans savoir encore comment m'y prendre.
Je marchais entre les rayonnages. Je prenais un livre, puis un autre, sans méthode. Je feuilletais debout, je m'asseyais à une table, je revenais en arrière sur une phrase que je n'avais pas comprise. Ce que je cherchais ne se donnait pas tout de suite. Il fallait se tromper de rayon, recommencer, accepter de perdre du temps.
Je le comprends maintenant : cette lenteur n'était pas une perte. C'est elle qui construisait la compréhension. Pas seulement une réponse à une question, mais une manière de relier les idées entre elles, de les faire tenir ensemble.
Aujourd'hui, je pose une question à un écran, et la réponse arrive en quelques secondes. Nette, complète, structurée, sans détour. Il n'y a plus de rayonnages, plus de hasard, plus d'hésitation visible. Un étudiant assis devant son écran va droit au résultat. Il ne tourne plus autour de ce qu'il ne comprend pas encore.
C'est un progrès. Je ne le nie pas. J'en mesure la puissance chaque jour, et je m'en sers.
Mais il y a un déplacement que je veux nommer, parce qu'il se produit sans bruit, sans rupture visible. Nous sommes passés du savoir au savoir chercher. Nous ne retenons plus forcément l'information elle-même, nous gardons le chemin pour y accéder. Et je vois déjà venir l'étape suivante, celle où nous n'aurons même plus à chercher : la réponse arrivera avant la question, disponible avant que le besoin se forme.
Gagner ce temps n'est pas gratuit. Ce que nous ne cherchons plus, nous ne le comprenons plus de la même manière. La mémoire n'est pas seulement un stockage. Elle structure la pensée, elle crée des liens entre les idées, elle façonne une manière de voir le monde qu'une machine, aussi puissante soit-elle, ne peut pas vivre à notre place.
Je ne raconte pas cela pour regretter les rayonnages ni pour condamner les écrans. Je raconte cela parce qu'il me semble utile de nommer ce qui se déplace en nous, pendant que cela se déplace, plutôt que de le découvrir une fois que le déplacement est achevé.
Ce billet reprend un passage de mon dernier livre, Ce que le numérique fait de nous.
